Le vagin parfait est-il souhaitable, et pour qui ?

Nous partageons un article du monde sur la chirurgie intime.

De plus en plus de femmes recourent à la chirurgie esthétique pour réduire leur sexe. Quelque chose de perturbant se joue là, nous dit la chroniqueuse de La Matinale Maïa Mazaurette.

Les beaux jours reviennent et avec eux, nos rêves extra small : lectrices, allez-vous perdre 3 kilos avant l’été… ou 3 centimètres, là, en bas ? Voilà des années que la tendance se confirme et que la chirurgie esthétique de l’intime étend son bistouri.

 

Aux Etats-Unis, plus de 12 000 femmes ont taillé dans le gras en 2016, contre 5 000 trois ans plus tôt – une augmentation constante, à deux chiffres, chaque année. Il n’est évidemment pas question de mettre toutes les clientes dans le même panier condescendant – celui des stupides victimes de la tendance. Certaines peuvent effectivement être gênées dans leurs mouvements.

Mais tout de même, quelque chose se joue là de perturbant. Les chirurgiens proposent des choix aussi divers que folkloriques : réduction des lèvres certes, mais aussi blanchiment (car la vulve idéale est, tiens donc !, pâle) ou amplification du point G.

L’industriede la cosmétique ne manque pas d’imagination : il y a deux ans, l’actrice Gwyneth Paltrow suggérait de traiter nos vagins grâce à des bains de vapeur. A Manchester, un spa offre des traitements au nitrogène liquide destinés à raffermir et rajeunir ces chairs-là. A Toronto enfin, un institut de beauté propose un «vajacial» pour faire scintiller sa peau après une épilation intégrale.

Manipulation médiatique

Que cherchent les clientes – du moins celles pour qui la procédure est purement esthétique ? Une forme de normalité, mais sans point de comparaison raisonnable. D’habitude, nos pairs fixent la norme : notre groupe d’amis ou de connaissances.

Avec comme contre-repère ce qui nous tombe sous les yeux : malheureusement, il a été et prouvé et à repétition, que les femmes exposées à des silhouettes irréalistes (typiquement celles des magazines) écopent d’une mauvaise estime et d’un sentiment de malaise pouvant aller jusqu’à la dépression. Ces effets commencent à se faire sentir dès que les petites filles ont 7 ans.

Les zones génitales ne sont pas épargnées par la manipulation médiatique, de la pornographie à la photo de mode où le maillot de bain ne laisse paraitre ni pilosité ni volume – le sexe féminin apparaît comme lisse et plat (quand il ne l’est pas, on appelle le relief de la fente un « pied de chameau »).

Mais dans le cas des parties intimes, les femmes ne peuvent pas compenserle matraquage par une comparaison avec leurs pairs. Nous ne sommes pas en Scandinavie pour partager des saunas nues avec nos amies. Nous n’urinons pas publiquement comme dans les pissotières. Les vestiaires sportifs ou les douches collectives ne sont pas systématiques, et la norme sociale veut qu’on ne regarde pas – même en jetant quelques coups d’œil, encore faudrait-il que notre camarade de musculation ait la gentillesse d’écarter les jambes pile à ce moment-là.

Vulves minuscules

Rien ne balance le regard médiatique, et quand on se demande en ligne quelle est la vulve parfaite, on en trouve des versions si peu charnues qu’elles en deviennent vegan. Ainsi pour la création d’un sex-toy par la marque Autoblow, a-t-on vu apparaitre en ligne un championnat du monde de la vulve la plus parfaite, dont la seconde édition se tient actuellement (Avis aux candidates : à peine 500 dollars sont à gagner– pas de quoi couvrir les frais d’une chirurgie plastique, qui fluctuent de 2 500 à 6 000 dollars.)

Les cinquante premiers résultats présentent des vulves minuscules, qui pourraient toutes appartenir à une seule et même personne. Il faudrait plutôt les appeler des fentes que des vulves : pas grand-chose à se mettre sous la dent !

On pourrait se demander pourquoi les internautes votent pour ces profils étroits – après tout, la pornographie ne manque pas de niches ou de mots-clés destinés aux adeptes de sexes poilus, gonflés, débordants de chair.

A mon avis, deux explications se conjuguent. D’abord la prophétie autoréalisatrice : comment des internautes ayant grandi sous le règne de vulves miniatures pourraient-ils développer le goût de formats plus conséquents ? Deuxièmement, le miracle du contraste : en comparaison avec ces petites choses fragiles, même l’homme le moins doté par la nature passera pour un fringant rhinocéros. La petite vulve est rassurante. Elle ne fera de mal à personne, et avec un peu de chance, elle n’aura pas de dents.

La normalité n’est jamais représentée

Il existe donc, dans l’espace médiatique, un modèle de sexe féminin qui occupe 99 % de l’espace – et tout autour de cet espace médiatique, un silence assourdissant, un aveuglement surprenant dans une société avide d’images.

Au point qu’en France, le site Vagina Guerilla (Vaginaguerilla.tictail.com) s’est emparé du problème. Pour citer leur manifeste : « Dessiner un zizi sur un mur ou un bout de papier est un geste quasiment inné chez tout un chacun. Pourquoi la représentation de la vulve n’aurait-elle pas droit de cité, elle aussi, sur nos murs ? »

Et de fait il existe des sites dédiés aux différentes morphologies (Labialibrary.org.au pour observer des photos, Thevulvagallery.com pour ceux qui préfèrent des dessins), mais ils sont finalement peu connus, et encore faudrait-il les chercher– alors que la pornographie et les publicités nous sont servies sur un plateau d’argent, même quand nous n’avons pas forcément envie de voir.

Avec pour résultat la situation actuelle : une femme un peu anxieuse, n’ayant pas forcément les moyens ou l’envie de se renseigner, trouvera toujours son sexe bizarre, tout simplement parce que la normalité n’est jamais représentée (et l’on aurait du mal, tant les asymétries et variantes sont légion).

Or si les hommes sont censés, certes, désirer leur compagne dans leur entièreté, mais désirer aussi spécifiquement cette zone-là, alors rendre son sexe conforme devient une priorité – et même, poussons le bouchon, une stratégie de survie (car qui fera des enfants à un sexe « trop » charnu ? Misère de misère).

Dissociation

Ainsi la cliente potentielle anticipe-t-elle les attentes de ses futurs amants, à moins qu’elle ne cherche à récupérer l’attention d’un mari en chute de libido. La logique revient d’ailleurs au même : le sexe passe d’une zone destinée au ressenti, au plaisir, à un objet esthétique dont l’objectif premier est d’être regardé afin d’être désiré (contrairement à un homme qui peut agrandir son pénis non pour le rendre désirable mais pour en améliorer les performances, c’est-à-dire dans une optique de réappropriation).

Au lieu d’incarner son corps, la candidate au rétrécissement se projette dans la vision et l’appréciation d’une personne tierce. Elle se dissocie. Une fois encore, il ne s’agit pas d’abattre le seau du jugement sur des femmes déjà expertes en auto-jugement.

Mais il est important de se demander pourquoi c’est ce corps-là qui est désirable, pourquoi l’avis (supposé) d’un homme (parfois imaginaire) prime sur la réalité organique, pourquoi le paraître prime sur l’être – se demander pourquoi dans le domaine du plaisir, l’apparence se retrouverait plus importante que la sensation, voire condition de la sensation. Et si cela est réellement souhaitable. Pour toutes les parties impliquées.

 

 

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